Conférence de Jacques CAPLAT à la foire « Biozone » en septembre 2023

Jacques Caplat est agronome et anthropologue. Secrétaire général de « Agir pour l’environnement », auteur de nombreux ouvrages sur l’agriculture biologique dont le dernier : (Re)Devenir paysan.
Il présente les fondements de l’agriculture Bio et ses principes, ses bienfaits et ses limites dans la société actuelle.
Pour comprendre la situation de l’agriculture biologique aujourd’hui, il faut d’abord situer d’où part l’autre agriculture.

Les bases de l’agriculture conventionnelle
1) Une seule plante dans une parcelle, de la culture pure pour rationaliser, cette pratique est vieille.
2) La pensée réductionniste scientifique d’Aristote (il a fondé la science occidentale) ; on va
pouvoir réduire le monde à des choses simples : un problème = une solution. La physique
quantique, début du XXème siècle montre que les choses sont plus compliquées : un électron est à plusieurs endroits en même temps.
Malgré cela on est resté à la pensée réductionniste. Ex. En Bretagne, on remarque que le rendement est inférieur sous les arbres près des haies sauf qu’on ne regarde pas que, au milieu de la parcelle, il augmente s’il y a des haies, car les arbres ont permis de garder l’eau. D’où l’erreur du remembrement.
Le cas des engrais chimiques. La plante capte H, O2 et carbone facilement dans l’air. Par contre NPK sont dans la matière organique. Ils doivent être dissous pour que la plante les absorbe, ça se fait au rythme de la vie du sol. S’il pleut, la plante absorbe moins car elle vit au ralenti. Avec les engrais, on va dire aux agriculteurs d’apporter NPK sous une forme minérale soluble. Les éléments vont être absorbés de façon constante même si la plante est au ralenti, conséquence on a rendu les plantes fragiles.
3) Une vision élitiste des savoirs au XVIIè – XVIIIè siècle. Création des académies, sous-entendu les paysans sont des ignares. On a inventé les physiocrates devenus agronomes.
4) La sélection standardisée et centralisée des plantes et des animaux, surtout depuis le milieu du XXè siècle. On crée des modèles génétiques : le vivant conçu comme un modèle mathématique.
Résultat : on a obtenu des plantes avec un meilleur rendement, ça a marché mais est-ce que cela veut dire que c’est le meilleur modèle ? On crée des modèles dans une parcelle expérimentale et on va les imposer partout en France et même dans d’autres pays. Les variétés sont sélectionnées dans des conditions complètement artificielles. Quand le modèle et le réel ne sont pas d’accord, on dit
que: C’est le réel qui a tord…!!
L’agriculture conventionnelle est basée sur le fait de faire la guerre au vivant, elle va artificialiser le monde constamment.
5) La mécanisation. Elle améliore les conditions de travail mais ce n’était pas le but, l’objectif était d’être plus productif, d’augmenter les rendements par travailleur : productivisme. Ce n’est pas mauvais en soi, quand un agriculteur nourrit 2 personnes avant, puis 90 personnes désormais, ça libère des bras pour faire autre chose, c’est de la spécialisation. Ceci était cohérent pendant longtemps mais ne l’est plus aujourd’hui.
Productivisme et spécialisation créent de la misère, de la faim ; pourtant on ne manque pas d’aliments mais il y a des problèmes d’accès à la nourriture. Ce système est une impasse puisqu’il n’apporte pas la sécurité alimentaire. Ce n’est pas la guerre en Ukraine qui crée de l’insécurité alimentaire, c’est la spéculation qui profite de la guerre en Ukraine.
6) Le consensus scientifique sur les pesticides qui règle tous les problèmes et les prévient même.
L’agriculture conventionnelle pèse 25 % dans le dérèglement climatique, l’acte de production pèse même pour un tiers si on prend l’ensemble de la chaîne agro-alimentaire .

Pourquoi ? Comment ?
a) Retournez des prairies pour y faire des monocultures est une catastrophe. On va utiliser des engrais azotés, source de gaz à effet de serre, dégageant du protoxyde d’azote ; 100 kg d’N sur 1 ha= 10 000 km en voiture. Manger local dans ces conditions n’est pas bon pour la planète.
b) Le méthane CH4 émis par les ruminants pour l’élevage concentrationnaire, on cultive du maïs complété par du soja venu d’ailleurs le plus souvent, c’est de l’élevage semi hors sol, des ha au Brésil = démarche néocoloniale.
Lorsqu’on fait de l’élevage à l’herbe avec juste le nombre d’animaux qu’il faut, dans des prairies naturelles, c’est là où il y a le plus de biodiversité en Europe. Si on a pas d’animaux pour brouter, le milieu se ferme. D’un point de vue agronomique et écologique, l’élevage est nécessaire. Après, la question, est-ce qu’on mange les animaux ou pas ?
Si on ne garde pas ces prairies fauchées par les animaux, on utilise plus de pesticides qui entraînent une hécatombe sur le vivant pire que de tuer quelques vaches ou moutons.
c) Il faut inventer une autre agriculture en France et en Europe qui existe déjà ailleurs. En Afrique, en Asie, on pratique des cultures associées. Un ex. Au Bénin, 13 cultures dans la même parcelle, les pieds de maïs sont semées à 2 m les uns des autres donc les maladies et les insectes ne passent pas de l’un à l’autre.
Il y a une logique d’écosystème : une plante sera là seulement pour abriter des auxiliaires. Il y aura toujours au moins une légumineuse qui va fixer l’azote de l’air (la ressource de l’air est illimitée) et l’apportera au sol.
Il ne faut pas penser fertilisation mais renouvellement de la fertilité :
— les arbres à enracinement profond vont chercher le potassium
— le sarrasin libère du phosphore. Sans animaux c’est difficile d’avoir assez de phosphore.
Et au niveau de la planète, la ressource en phosphore, le pic est atteint.
d) L’eau.
Premier endroit où l’on doit stocker de l’eau, c’est dans l’humus du sol pas dans les nappes phréatiques ni dans les bassines. C’est la réserve utile du sol. Dans un bon sol avec des systèmes racinaires différents donc une diversité de cultures avec des prairies dans la rotation, l’eau s’infiltre et elle est stockée grâce à l’humus = 20 à 30 fois son poids. La réserve utile du sol est morte en été donc la culture du maïs qui pousse en été est une aberration. Alors que le blé qui pousse au printemps utilise la réserve utile qui s’est constituée en hiver.
e) Les semences
Les semences paysannes ont une capacité d’évolution, elles sont instables, les paysans continuent à les sélectionner dans leurs propres champs. Les semences sélectionnées au catalogue officiel sont stables et standardisées.
f) L’agriculture bio.
Écrite en 1930 par un allemand qui a prolongé le travail de Steiner. Il expérimente pendant 10 ans.
En 1940, Howard et sa femme écrivent un livre « Testament agricole » sur l’agriculture organique traduite en français par agriculture biologique = mauvaise traduction.

Des solutions
1) Créer un organisme agricole cohérent, on s’interdit les produits chimiques de synthèse pour remettre en lien l’humain avec le vivant et pour produire un sol vivant.
2) Aller vers la terre = bien commun. Le droit de propriété n’existe réellement que depuis la révolution industrielle mais est ancré très profondément.
3) Ce sont les agriculteurs qui doivent imposer la réalité technique alors qu’aujourd’hui ce sont les filières qui les commandent. Le changement climatique oblige à se diversifier pour s’adapter au temps trop humide ou trop sec. Les filières comme les consommateurs doivent accepter l’irrégularité, la saisonnalité. Il faut atomiser, décentraliser les filières.
4) Passer en bio, ce n’est pas faire du conventionnel sans chimie, ça ne marche pas, il faut passer à de l’agronomie. (Jacques Caplat a accompagné ce passage, un temps c’était son métier). Ces paysans qui témoignent sont heureux de leur métier aujourd’hui. Il faut surtout accompagner au niveau humain, donner plus d’argent à ceux qui le font, développer les CIVAM(1), groupement bios…

Il faut, nous dit JACQUES CAPLAT, articuler le grand soir et les petits matins, il faut un changement politique. Les partis de droite (LR) et de l’extrême droite (RN) votent systématiquement contre l’agriculture bio et les lois nature. Macron, chaque fois qu’il dit : je vais faire ça en France, il fait l’inverse au niveau européen, c’est rarement vu à ce point d’un président…

Les petits matins, ça veut dire qu’il ne faut pas rester attendre le changement politique mais
continuer à faire de l’agriculture bio et de la solidarité, se battre, aider ceux qui se battent.

(1) CIVAM = Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural

Compte-rendu de Joëlle L G

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